Aller au contenu
Sauvons les dauphins

Information sur les cétacés des côtes françaises

Pourquoi le chalut pélagique tue les dauphins

Un dauphin ne se noie pas parce qu'il est faible, mais parce qu'il est un mammifère. Il respire de l'air, à la surface, par un évent situé sur le dessus du crâne. Retenu sous l'eau par une nappe de filet, il meurt d'asphyxie en quelques minutes, souvent en pleine santé, l'estomac encore plein. Ce point de physiologie explique à lui seul pourquoi un engin de pêche qui ne vise pas les dauphins peut en tuer plusieurs milliers par an sur une seule façade maritime.

Cette rubrique décrit l'engin en cause, la façon dont la rencontre se produit, ce qui se passe une fois l'animal engagé dans le filet, et les traces que les scientifiques retrouvent sur les corps rejetés à la côte.

Le mécanisme, étape par étape

1. Deux prédateurs sur le même banc

Le dauphin commun se nourrit de petits poissons grégaires : sardine, anchois, chinchard, sprat, merlan bleu. La pêche pélagique vise exactement les mêmes espèces, plus le bar, qui se rassemble en hiver dans le golfe de Gascogne pour se reproduire. Chasseurs et chalutiers cherchent donc la même chose, au même endroit, à la même saison. Le recouvrement n'est pas un accident : c'est la situation normale de l'hiver atlantique.

2. Le filet devient une source de nourriture

Un chalut pélagique travaille entre deux eaux, sans toucher le fond. Il concentre le poisson dans un entonnoir de plusieurs dizaines de mètres d'ouverture qui se resserre vers une poche. Pour un prédateur, cette concentration ressemble à une aubaine : un banc dense, immobilisé, facile. Les dauphins s'approchent de la nappe, tournent autour, parfois entrent par l'avant du filet.

3. Le piège se referme

À l'avant, les mailles d'un chalut pélagique sont très larges, parfois de plusieurs mètres de côté : elles servent à guider le poisson, pas à le retenir. Un animal de deux mètres passe donc sans difficulté. Plus loin dans l'engin, les mailles se resserrent progressivement et l'animal ne peut plus faire demi-tour contre le courant de traction. Les filaments fins, tendus et immobiles renvoient par ailleurs un écho médiocre : l'écholocation, qui détecte parfaitement un poisson ou un rocher, distingue mal une nappe de fil.

4. La mort par asphyxie

À partir de cet instant, tout se joue en quelques minutes. Un dauphin commun en activité de chasse effectue des plongées courtes, de l'ordre de quelques minutes. Empêché de remonter, il consomme sa réserve d'oxygène, se débat, puis inhale de l'eau. Les autopsies retrouvent régulièrement de l'écume dans les voies respiratoires et de l'eau dans les poumons, signature d'une noyade, sur des animaux par ailleurs bien nourris et sans maladie.

5. Le corps repart à la mer

La très grande majorité des animaux capturés ne sont jamais vus à terre. Une carcasse coule, remonte quand les gaz de décomposition la gonflent, puis dérive au gré du vent et des courants. Elle n'atteint la côte que si les conditions la poussent vers le rivage. C'est pourquoi les échouages ne mesurent pas la mortalité, mais seulement la part qui arrive jusqu'à nous.

Deux chalutiers remorquant côte à côte un même chalut pélagique en bœufs, vus de l'arrière, funes tendues vers la mer
Le chalut pélagique en bœufs : deux navires remorquent le même filet, l'écartement entre les coques ouvrant l'engin sur une très large surface.

Ce que les corps racontent

Un cétacé mort de capture accidentelle ne ressemble pas à un cétacé mort de maladie. Les réseaux d'échouages travaillent sur une grille de critères stable, qui permet de classer un cas même en état de décomposition avancée.

Stries et sillons
Marques de filet en réseau régulier sur le rostre, la mâchoire, les nageoires ou la queue, parfois profondes jusqu'au derme.
Mutilations nettes
Nageoires ou queue sectionnées, ouverture ventrale : des gestes faits à bord pour dégager l'animal de l'engin ou pour le faire couler.
Signes de mort brutale
Animal en bon état corporel, estomac contenant des proies fraîches, absence de pathologie, écume respiratoire. Une maladie amaigrit ; un filet, non.
Lésions internes
Fractures, hémorragies musculaires, congestion pulmonaire, compatibles avec une lutte violente contre une contrainte mécanique.

Lors des pics hivernaux, la part des dauphins examinés qui présentent des traces de capture accidentelle est très élevée : selon les bilans publiés par l'Observatoire Pelagis, qui coordonne le réseau national d'échouages, elle dépasse souvent 80 % des animaux dont l'état permet un examen. C'est ce faisceau d'indices, et non une observation directe en mer, qui a permis d'attribuer le phénomène aux engins de pêche.

Pourquoi l'hiver, et pas le reste de l'année

Trois facteurs se superposent entre décembre et mars. Les dauphins communs se rapprochent du plateau continental à la suite de leurs proies. Le bar se rassemble pour frayer, ce qui concentre une partie de la flottille pélagique sur des zones précises. Enfin, les dépressions d'ouest poussent vers la côte française tout ce qui flotte, ce qui rend visibles des morts qui, en été, resteraient au large. Le pic d'échouages tombe presque chaque année en février.

Les quatre fiches de la rubrique

La suite du dossier détaille l'engin, les chiffres, les solutions testées et la géographie du problème.

Pêche et engins

4 fiches
  1. PE-01

    Chalut pélagique : définition, engins et réglementation

    Ce qu'est exactement un chalut pélagique, ce qui le distingue du chalut de fond, comment fonctionne la version en bœufs et quelles règles européennes l'encadrent.

    Espèces visées
    Petits pélagiques
    Cadre
    UE 2019/1241
  2. PE-02

    Captures accidentelles de cétacés : ce que disent les chiffres

    Comment passe-t-on de quelques centaines de carcasses ramassées à une estimation de plusieurs milliers de morts, et à partir de quel seuil une population est considérée comme menacée.

    Méthode
    Dérive inverse
    Seuil
    1,7 %
  3. PE-03

    Réduire les captures accidentelles : les solutions testées

    Répulsifs acoustiques, dispositifs d'échappement, caméras embarquées, fermetures spatio-temporelles : ce qui a été essayé sur la façade atlantique et ce que les évaluations en ont dit.

    Pistes
    6
    Effet mesuré
    Variable
  4. PE-04

    Pêche et dauphins en Bretagne et sur la façade atlantique

    De la mer d'Iroise à la côte basque : où vivent les dauphins, où travaillent les flottilles, et à quelles saisons les deux se superposent.

    Étendue
    Iroise à Hendaye
    Pic
    Hiver

Précision utile

Un engin n'est pas un coupable

Le chalut pélagique n'a pas été conçu pour capturer des cétacés et ne les vise pas. Le problème tient au recouvrement entre une technique très efficace et une espèce qui respire de l'air, sur une zone et une saison précises. C'est pourquoi les mesures discutées portent sur le lieu, la période et l'équipement, et non sur l'interdiction générale d'un métier. La fiche Réduire les captures accidentelles détaille ce que chaque piste change réellement.